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Se dire, se faire entendre : du mot juste à la forme juste
« English, which can express the thoughts of Hamlet and the tragedy of Lear, has no words for the shiver and the headache. […] The merest schoolgirl, when she falls in love, has Shakespeare or Keats to speak her mind for her; but let a sufferer try to describe a pain in his head to a doctor and language at once runs dry. » – Virginia Woolf, On Being Ill (1926)
(« L’anglais, qui sait exprimer les pensées de Hamlet et la tragédie de Lear, n’a pas de mots pour le frisson et le mal de tête. […] La moindre collégienne, lorsqu’elle tombe amoureuse, a Shakespeare ou Keats pour dire ce qu’elle a sur le cœur ; mais qu’un malade essaie de décrire à un médecin la douleur qu’il a dans la tête, et aussitôt le langage se tarit. »)
Un client arrive en séance et dit simplement : « ça ne va pas ». Une manager, en coaching, explique qu’elle a « pourtant tout dit » à son équipe, qui n’a manifestement rien entendu de ce qu’elle voulait transmettre. Dans les deux cas, la même question affleure : comment (mieux) se (faire) comprendre ? La formule se lit de plusieurs façons, et c’est sa richesse. Le langage nous sert d’abord à nous comprendre nous-mêmes, à donner une forme plus consciente à ce qui nous traverse. Il sert ensuite à nous faire comprendre, à tenter le dialogue, avec tout ce que la tentative comporte d’incertain. Il sert enfin à donner voix à nos émotions, pour lesquelles notre vocabulaire parait souvent plus pauvre que notre expérience. La linguistique de la parole intérieure, la philosophie de l’interaction, la psychologie des émotions et la Gestalt convergent vers une même idée : là où la langue ordinaire s’épuise, il ne s’agit pas de renoncer à dire, mais de chercher une autre forme, plus juste, pour ce que nous vivons.
1 – Me comprendre : la parole intérieure
1.1 Qui parle quand je me parle ?
Avant de chercher à être compris par autrui, nous nous parlons à nous-mêmes, en continu. Cette parole intérieure, que les linguistes nomment endophasie, est au cœur des travaux de Stéphanie Smadja, professeure en linguistique et stylistique à l’université Toulouse – Jean Jaurès, qui a fondé le programme de recherche Monologuer. Dans Pour une grammaire endophasique (Hermann, 2021), elle décrit un « moi locuteur-auditeur » : celui qui se parle est aussi celui qui s’écoute. Cette parole n’est ni homogène ni solitaire. Certaines personnes pensent sans mots, d’autres entendent une voix ou plusieurs, s’y mêlent souvenirs, anticipations, voix d’autrui intériorisées. La parole intérieure n’est pas un monologue fermé : elle est déjà, en elle-même, un dialogue.
1.2 Se parler pour se (re)construire
Smadja ne s’en tient pas à la description, en effet pour elle, notre parole intérieure nous définit, nous relie au monde et nous permet d’agir sur nous-mêmes : c’est le sens du sous-titre de son essai Le Langage intérieur. Se parler à soi-même, se (re)construire et être (Hermann, 2021). Dans une perspective de linguistique clinique, elle a d’ailleurs mis en place des thérapies endophasiques, notamment en parcours de soin hospitalier. Mettre en mots ce qui nous traverse, même pour soi seul, c’est déjà lui donner une forme, et donc une prise : « Comprendre nos schémas intérieurs nous permet de mieux nous comprendre mais aussi d’améliorer notre façon de communiquer avec autrui, nos choix de vie. »
1.3 Paroles intérieures de migrantes
La chercheuse a mené un projet de recherche-action qui illustre la portée humaine de ce travail : au Centre humanitaire d’Ivry, des femmes migrantes ont accepté d’enregistrer anonymement leur discours intérieur. L’ouvrage qui en est issu, Paroles intérieures de migrantes (Catherine Paulin et Stéphanie Smadja, Hermann, 2020), réalisé avec Médecins du Monde, prolonge une enquête comparable menée en milieu carcéral (La Parole intérieure en prison, 2019). Ces portraits de voix intérieures font apparaître, derrière la figure abstraite du « migrant », la singularité de chaque expérience et l’universalité de ce qui s’y joue : se raconter à soi-même son exil, ses peurs, ses espoirs, dans une ou plusieurs langues. Donner accès à cette parole, c’est rendre audible ce que l’espace public ne laisse pas dire, et nous rapprocher de personnes souvent perçues comme lointaines.
1.4 The Waves : une littérature de la voix intérieure
La littérature avait exploré ce territoire bien avant la linguistique, dans Les Vagues (The Waves, 1931), Virginia Woolf fait entendre six personnages, de l’enfance à l’âge mûr, uniquement à travers leurs soliloques, entrecoupés d’interludes décrivant la course du soleil sur la mer. Pas de dialogue au sens classique : le flux de voix intérieures qui se répondent, se croisent, s’éloignent. Le roman donne à éprouver ce que les travaux de Smadja analyse : nous sommes faits de paroles, et c’est dans leur chorale que se déploie, peu à peu, ce que nous sommes. C’est aussi le lieu d’un paradoxe, la même écrivaine qui déplore la pauvreté de la langue face à la douleur invente une forme nouvelle pour dire l’intériorité, quand les mots disponibles manquent, il reste à inventer la manière de les agencer, c’est ce qu’elle propose dans la suite de cette citation d’ouverture pour cette personne en souffrance : « There is nothing ready made for him. He is forced to coin words himself, and, taking his pain in one hand, and a lump of pure sound in the other (as perhaps the inhabitants of Babel did in the beginning) so to crush them together that a brand new word in the end drops out. » – Virginia Woolf, On Being Ill (1926) (« Il n’y a rien de tout fait pour lui. Il est contraint de forger lui-même ses mots, et, tenant d’une main sa douleur et de l’autre un morceau de son pur (comme l’ont peut-être fait les habitants de Babel au commencement), il les écrase l’un contre l’autre jusqu’à ce qu’un mot tout nouveau en jaillisse. »)
2 – Me faire comprendre : l’écart entre ce que je veux dire et ce que je dis
2.1 Nos actes ne sont pas identiques à nos intentions
Se comprendre soi-même ne suffit pas. Encore faut-il passer de soi à l’autre, le philosophe Maxime Rovère, spécialiste de Spinoza, consacre Se vouloir du bien et se faire du mal (Flammarion) à ce passage, à partir d’un objet très quotidien : la dispute avec ceux qu’on aime. Il pose d’emblée que « quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, il est toujours possible que nos actes et nos propos diffèrent énormément de nos intentions ». Ce que nous voulions faire n’est presque jamais exactement ce que nous faisons. Ce vaste écart naît d’une double méconnaissance : celle que nous avons de nous-mêmes, et celle que nous avons des situations dans lesquelles nous nous trouvons.
2.2 L’incertitude fondamentale
À cet écart s’en ajoute de surcroit un second, le philosophe nous invite à considérer « l’incertitude fondamentale » qui s’attache aux conséquences de nos actes, et qui s’étend à la manière dont ils sont reçus et vécus par autri. Je ne maîtrise ni tout à fait ce que je dis, ni du tout ce que l’autre en fait. Se faire comprendre n’est donc jamais un acte que l’on accomplit seul, c’est un pari, dont l’issue se joue dans l’interaction. Rovère donne pose ainsi une éthique interactionnelle qui prend pour unité de base non plus la personne isolée, mais l’échange entre les personnes, dans le sillage du sociologue Erving Goffman et de l’interaction sociale.
2.3 La colère, ou l’irritation de ne pas être compris
Interrogé dans l’émission Les Idées larges (Arte), Rovère compare la dispute à une scène de théâtre où les répliques s’accélèrent, chacun s’irrite de ne pas être reçu, cesse d’écouter ce que l’autre dit et cherche à le faire taire pour enfin être entendu. Plus nous voulons être compris à tout prix, moins nous comprenons. Deux opérations mentales verrouillent alors l’échange. D’une part l’abstraction qui isole un acte de son contexte pour le déclarer insupportable et d’autre part l’imputation qui l’attribue entièrement à la volonté de l’autre (« tu fais toujours ça »). Nous voilà juges d’une situation dont nous sommes pourtant co-acteurs, puisque nous ne souffririons pas si nous n’y prenions pas part. D’où la formule de Rovère : « Les disputes sont des occasions à ne pas manquer, non parce qu’elles seraient rares, mais parce que, si l’on ne comprend pas ce qui s’y joue, elles reviendront. »
2.4 Les mots que je peux
Au cœur de cette éthique interactionnelle il établit une notion simple, la « maladresse » qu’il résume ainsi : ce ne sont pas les mots que je veux qui sortent de ma bouche, ce sont les mots que je peux. Reconnaître cette maladresse expose à une honte qu’il faut traverser, d’autant que les vulnérabilités sont réciproques et s’emboîtent, la personne qui ne se fait pas comprendre répond à celle qui ne voit pas ce qui la fait agir. Dès lors, une demande d’excuse peut s’écouter autrement, non comme une humiliation à subir, mais comme une information sur nos propres angles morts. Plutôt que de se dire « je dois changer », Rovère propose une autre question, à poser à vitesse « végétale » : qu’est-ce que je ne comprends pas ? Comprendre, dit-il après Spinoza, c’est déjà changer.
3 – Donner voix à ses émotions
3.1 Six émotions « de base », et après ?
Pour dire ce que nous ressentons, nous puisons souvent dans un répertoire étroit. Dans les années 1970, le psychologue Paul Ekman et son collègue Wallace Friesen montrent que certaines expressions faciales sont reconnues bien au-delà des cultures occidentales, y compris chez les Fore de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Ils en dégagent six émotions dites « de base » : la joie, la tristesse, la peur, la colère, la surprise et le dégoût. Ekman lui-même élargira ensuite cette liste, et le modèle est aujourd’hui discuté : la neuroscientifique Lisa Feldman Barrett défend notamment l’idée que les émotions sont construites à partir de concepts appris. Mais pour notre propos, l’essentiel est ailleurs. « Je suis en colère », « je suis triste », ces étiquettes, utiles, ne disent presque rien de la texture singulière de ce que nous vivons. Les travaux de Barrett sur la granularité émotionnelle suggèrent d’ailleurs que les personnes capables de distinguer finement leurs états affectifs les régulent mieux.
3.2 Kama muta : nommer une émotion pour la reconnaître
L’anthropologue psychologique Alan Fiske, de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), a montré qu’un mot nouveau peut faire apparaître une expérience que chacun connaît sans savoir la nommer. Avec Beate Seibt, Thomas Schubert et leur groupe de recherche, il a décrit le kama muta, du sanscrit « ému par l’amour ». C’est cette émotion qui nous saisit devant des retrouvailles, un geste de solidarité inattendu, une cérémonie de mariage ou une vidéo de soldats rentrant chez eux : larmes aux yeux, frissons, chaleur dans la poitrine, gorge serrée. Pour Fiske et ses collègues, elle survient lorsqu’un lien de partage communautaire s’intensifie soudainement. Une étude menée dans dix-neuf pays (Zickfeld et al., 2019) en retrouve les signes partout. Ce que le français appellerait vaguement « être touché » ou « être ému » devient, une fois nommé, une expérience que l’on peut reconnaître, partager et explorer.
3.3 Enrichir son vocabulaire affectif
L’exemple du kama muta invite à enrichir notre palette, d’autres langues offrent des mots que le français n’a pas comme la saudade portugaise, nostalgie d’un être ou un bien absent qui n’existe peut-être pas, la Sehnsucht allemande, aspiration douloureuse vers un ailleurs, le mono no aware japonais, émotion douce-amère que l’on ressent en prenant conscience que le monde et sa beauté sont éphémères. Le psychologue Tim Lomas (University of East London) a consacré à ces mots « intraduisibles » un vaste travail de lexicographie. Ces ressources ne sont pas des curiosités, en thérapie comme en coaching, trouver le mot juste n’est pas un exercice de style, c’est souvent le moment où une expérience confuse devient une figure claire, que l’on peut alors habiter, partager et transformer.
4 – La Gestalt : donner forme à ce qui nous traverse
4.1 De l’awareness à l’expression
La Gestalt travaille précisément à la jonction des trois mouvements précédents : elle soutient d’abord l’awareness, cette conscience incarnée de ce qui se passe en moi et entre nous, ici et maintenant, une sensation, une tension, un élan encore sans nom. Elle invite ensuite à explorer de nouvelles voies d’expression, pour que ce qui émerge trouve une forme qui nous convienne. Le mot allemand Gestalt désigne d’ailleurs la forme, et la Gestaltung le processus de mise en forme. Se faire comprendre, pour la Gestalt, n’est pas trouver la bonne formule une fois pour toutes, mais chercher, dans la relation, la forme la plus juste pour la situation présente.
4.2 Une esthétique du contact
Le psychiatre et Gestalt-thérapeute italien Gianni Francesetti a placé cette dimension au cœur de sa clinique. Dans « Pain and Beauty. From Psychopathology to the Aesthetics of Contact » (British Gestalt Journal, 2012), puis dans l’ouvrage collectif Gestalt Therapy in Clinical Practice (2013), il rappelle que l’esthétique, au sens premier du grec aisthesis, désigne la connaissance par les sens. Le thérapeute perçoit d’abord la situation de manière sensible et pré-réflexive : une atmosphère, un rythme, une qualité de présence. Il reste toujours, dans ce que nous vivons, une part qui excède le langage ordinaire : ce que l’on peut appeler un résidu esthétique. Ce résidu n’est pas un défaut de communication, c’est la matière même que la créativité peut mettre en forme.
4.3 Dire « j’ai mal », ou dire sa douleur
Dire « j’ai mal » quand on traverse un deuil ou un chagrin profond est exact, mais ne transmet presque rien de la profondeur du ressenti. Le langage poétique est une voie de prédilection pour franchir cet écart. Baudelaire ouvre ainsi « Recueillement » (Les Fleurs du mal) : « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici : Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci. ». Le poète ne décrit pas sa douleur : il lui parle, la tutoie, l’apaise comme un enfant qu’on prend par la main. On retrouve là, condensés en deux vers, la parole intérieure dialogale de Smadja, le « tu » adressé à soi-même que Rovère emprunte à Marc Aurèle et la mise en forme esthétique de Francesetti. La douleur n’a pas disparu, elle a trouvé une forme où elle peut être habitée, et donc partagée.
4.4 L’art pour se rencontrer et s’exprimer autrement
Ce que fait le poème, la Gestalt le propose sous bien d’autres formes : le dessin, le modelage, la musique, le mouvement, la mise en scène. Dans une séance de coaching comme de thérapie, il peut s’agir d’écrire quelques lignes adressées à sa colère, de donner une couleur à une tension, de chercher le geste qui correspond à une émotion encore sans mot. Comme nous l’évoquions à propos de Cézanne et de Maldiney dans un précédent article (Phénoménologie et art, mai 2026), l’œuvre n’est pas un objet à interpréter mais un événement de présence. En coaching, des médiations similaires permettent à une équipe de dire ce que les mots du quotidien, trop usés, ne parviennent plus à faire passer. L’art ne remplace pas la parole : il lui ouvre un chemin quand elle se tarit.
Conclusion : quand la langue se tarit, la forme reste à inventer
Virginia Woolf avait raison : la langue courante, si riche pour l’amour ou la tragédie, reste démunie devant un frisson ou une douleur. Son œuvre même montre cependant que ce constat n’est pas une impasse. De la parole intérieure que Stéphanie Smadja rend audible aux mots que Maxime Rovère nous invite à reconnaître comme « ceux que l’on peut », du kama muta d’Alan Fiske à l’esthétique du contact de Gianni Francesetti, un même mouvement se dessine : se comprendre et se faire comprendre ne sont pas des états à atteindre, mais des formes à chercher. Chercher d’abord en soi, ce qui nous traverse, puis entre nous, ce qui passe et ce qui se perd, enfin dans la création, ce que les mots usés ne savent plus dire. Là où la langue s’assèche, l’art, la poésie et la relation thérapeutique offrent une autre source, à condition d’accepter que la compréhension reste toujours partielle, maladroite, et pour cette raison même, vivante.
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