« It is urgent to invent happiness, to multiply the kisses, the cornfields, it is urgent to discover roses and rivers and bright mornings. […] Love is urgent, it is urgent to remain. » – Eugénio de Andrade, cité en ouverture du 18ᵉ congrès de l’European Federation of Sexology, Lisbonne, mai 2026
Un client parle en séance d’une pratique qui le trouble autant qu’elle le fascine. Une équipe, en coaching, voit l’un de ses membres proposer une idée qui détonne, qui « ne se fait pas » dans la maison. Dans les deux cas, la même question affleure : ce qui s’écarte de la norme est-il un danger à contenir, ou une ressource à accueillir ? L’histoire de la sexualité occidentale, l’actualité de la recherche en sexologie, la littérature sur l’innovation organisationnelle et la clinique gestaltiste convergent vers une même réponse : la transgression n’existe pas dans l’absolu. Elle se définit toujours par rapport à une norme datée, souvent moins stable qu’elle n’y paraît – et c’est cette instabilité même qui en fait un moteur d’innovation, à condition qu’un cadre solide continue de la rendre praticable sans danger.
1 – Ce que l’histoire nous apprend sur la transgression
1.1 Rome : une hiérarchie de statuts, pas une morale du plaisir
À Rome, rappelle l’historien Christian-Georges Schwentzel, « la sexualité à proprement parler n’est pas historique », seules ses représentations varient. La norme n’y oppose pas hétérosexualité et homosexualité, catégories sans objet à l’époque, mais organise une hiérarchie de statuts : l’homme de condition libre, pénétrant, face à tous les autres – femmes, esclaves, affranchis – pénétrés. La latiniste Géraldine Puccini résume : le citoyen est « la norme par rapport à laquelle se construisent tous les autres groupes ». Une fresque des thermes de Pompéi montrant un cunnilingus n’est pas une image de liberté : c’est une caricature qui ridiculise l’inversion des rôles attendus. La transgression n’y est donc pas affaire de pratique, mais de position dans l’ordre social.
1.2 Le christianisme invente le péché comme catégorie
La réforme grégorienne du XIIe siècle, détaille le médiéviste Didier Lett, ne se contente pas de condamner des actes : elle invente une grammaire nouvelle, celle du licite et de l’illégitime. Toute sexualité hors procréation dans le mariage devient faute. L’historienne Sylvie Steinberg le rappelle : le concubinage des clercs ou l’homosexualité ne posaient guère de problème avant le XIIe siècle, c’est l’institution qui construit progressivement la catégorie de déviance, souvent pour discréditer un adversaire, des Templiers aux hérétiques. La norme n’est pas un donné intemporel : elle se fabrique, à date, pour des raisons qui tiennent autant au pouvoir qu’à la morale.
1.3 « Libertin » : une insulte devenue une identité
Au début du XVIIe siècle, « libertin » désigne un libre penseur, sans lien nécessaire avec la licence sexuelle. C’est le procès intenté en 1624 par le jésuite François Garasse contre le poète Théophile de Viau qui soude durablement athéisme, hétérodoxie intellectuelle et licence sexuelle dans le mot. « Il a réussi à imposer cette définition-là », résume l’historienne Scarlett Beauvalet. Ce que la société condamne comme transgression sexuelle est d’abord, ici, une transgression intellectuelle qu’il est plus commode d’attaquer par le corps.
1.4 Le XIXe siècle et l’invention du « non qui veut dire oui »
Le désir féminin, montre la chercheuse Lucie Nizard, devient au XIXe siècle un problème à contenir : la femme « bien » doit résister, son consentement se lisant rétrospectivement dans le plaisir pris pendant l’acte, y compris lorsque le texte décrit un viol sans ambiguïté. « À trois reprises, elle dit non ; mais ses yeux disaient oui, ses yeux de femme tendre, toute à l’inexorable cruauté de sa passion » : la formule, tirée de la Bête humaine de Zola, façonne un imaginaire dont notre culture du consentement travaille encore à s’arracher. C’est dans ce même siècle, souligne l’historienne Sylvie Chaperon, que naît le mot « sexologie » (vers 1910) : la sexualité devient un objet de savoir scientifique.
1.5 Une leçon commune : la norme dit plus qu’elle n’est appliquée
Un motif traverse ces quatre récits : plus une norme est répétée avec insistance, moins elle est respectée dans les faits : les registres paroissiaux montrent qu’au XVIIIe siècle les conceptions prénuptiales grimpent jusqu’à 30 % dans certaines régions, malgré l’interdit. La transgression n’est jamais un fait brut, c’est un rapport, toujours renégocié, entre un discours normatif et des pratiques réelles.
2 – 2026 : la sexualité continue de s’inventer comme science
2.1 Lisbonne, mai 2026 : « Evidence and Facts »
Ce mouvement se poursuit sous nos yeux. Le 18ᵉ congrès de l’European Federation of Sexology s’est tenu à Lisbonne du 28 au 30 mai 2026 sur le thème « Sexuality, Society and Science: Evidence and Facts ». Son ambition de rassembler recherche clinique, santé sexuelle et droits sexuels autour de l’exigence de preuves, prolonge le geste des premiers sexologues du début du XXe siècle : arracher la sexualité au seul jugement moral pour en faire un objet d’investigation rigoureuse. Le programme illustre à quel point ce chantier reste ouvert : une session y est consacrée au débat « AI-Sex », qui interroge les défis et opportunités posés par l’intelligence artificielle dans la recherche et la clinique sexologiques, la frontière de l’innovation technologique rejoint ici, sans détour, celle de la sexualité.
2.2 Un débat qui dit tout : le BDSM est-il un trouble ?
Rien n’illustre mieux la relativité de la transgression, y compris au sein de la science la plus contemporaine, qu’un débat programmé en séance plénière du congrès : « Is BDSM a paraphilic disorder? », opposant frontalement deux sexologues, Goran Arbanas et Tal Peleg-Sagy. Qu’une question de cette nature fasse encore l’objet d’un débat contradictoire entre experts, en 2026, dit assez que la frontière entre pathologie et pratique consentie n’est jamais définitivement tracée, elle se rejoue, congrès après congrès. Une session entière, le même jour, est consacrée au « BDSM et au kink dans la sexologie contemporaine : pratique clinique, données de recherche et droits sexuels », avec des communications portant spécifiquement sur la stigmatisation et les discriminations vécues par les pratiquants dans le système de soins.
2.3 La Gestalt au congrès : donner une voix aux organes
Le programme réserve une place à la Gestalt-thérapie elle-même : une session est consacrée à une technique de sexothérapie gestaltiste consistant à « donner une voix » aux organes sexuels du client, une manière très concrète de faire dialoguer le corps et la parole, dans la droite ligne de la méthode du dialogue en Gestalt-thérapie. Cette présence de la Gestalt sur la scène scientifique internationale de la sexologie n’est pas un hasard : elle prolonge le travail entrepris en France dès 1990 par l’École Parisienne de Gestalt, puis formalisé en 2014 par la création de l’ESOG (École de Sexothérapie à Orientation Gestaltiste), fondée par Brigitte Martel et ses cofondateurs autour des concepts du cycle du contact et de l’agressivité positive.
3 – La relativité de la transgression : ce qui bouge, ce qui ne bouge pas
Si la norme est mouvante, tout ne l’est pas pour autant. Trois terrains permettent de distinguer ce qui, dans l’expérience de la transgression, relève du cadre intangible et ce qui relève de la norme sociale, elle, négociable.
3.1 En thérapie : un cadre déontologique non négociable
Quel que soit le contenu apporté en séance, le cadre du travail thérapeutique, lui, ne bouge pas. Le Code de déontologie de l’European Association for Gestalt Therapy (EAGT) pose des principes qui n’admettent aucune négociation : le bien-être du client comme préoccupation première ; l’interdiction absolue de l’exploiter financièrement, sexuellement, émotionnellement ; le consentement comme condition de tout contact physique ; l’interdiction de toute relation sexuelle ou romantique avec une personne liée par un lien thérapeutique, de formation ou de supervision – interdiction qui s’étend, même après la fin de la relation professionnelle, à un délai minimal d’un an et à l’absence de toute dépendance résiduelle. Ce cadre ne se durcit ni ne s’assouplit selon que le vécu du client est jugé, socialement, plus ou moins transgressif et c’est précisément ce qui permet au contenu, lui, d’être exploré sans risque supplémentaire.
3.2 Dans le kink : le consentement d’abord
Pink Therapy (la plus grande organisation indépendante de thérapie du Royaume-Uni, qui accompagne des personnes en situation de diversité de genre et sexuelle), notamment dans sa formation dédiée « Understanding Kink/BDSM », met en évidence un paradoxe : ce que la culture perçoit comme le plus transgressif a souvent développé, en réponse, l’appareil éthique le plus explicite. Ainsi trois cadres nés dans les communautés kink se succèdent :
– SSC (Safe, Sane, Consensual), le cadre historique ;
– RACK (Risk-Aware Consensual Kink), proposé par Gary Switch, qui remplace la prétention à la sécurité par la gestion informée du risque, sur le modèle de l’alpinisme ;
– PRICK (Personal Responsibility, Informed Consensual Kink), qui déplace le curseur vers la responsabilité individuelle.
Les trois convergent : le consentement négocié, informé, révocable notamment par un mot de sécurité, est le seul critère éthique pertinent, non l’apparence de la pratique. L’exercice pédagogique de la chercheuse Meg Barker le démontre : la description de treize scènes – dont seules quelques une relèvent du BDSM – décrites et soumises à des professionnels conduit à mettre en évidence que le malaise naît moins du risque objectif que de l’association à un plaisir sexuel – un double standard culturel, non une différence réelle de dangerosité.
3.3 En coaching : l’écart comme matière première de l’innovation
Le même déplacement vaut pour l’accompagnement des organisations. Dans Creative People Must Be Stopped, le chercheur David A. Owens montre que les organisations disposent, à six niveaux (individuel, de groupe, organisationnel, sectoriel, sociétal, technologique) de mécanismes qui filtrent systématiquement les idées qui s’écartent de la norme, non par malveillance mais par réflexe protecteur. Le rôle du coach n’est pas d’abolir ces contraintes, dont plusieurs sont légitimes, mais d’aider une équipe à distinguer celles qui protègent réellement de celles qui ne sont que l’inertie d’une habitude jamais interrogée. Ce qu’une équipe qualifie de « transgressif » chez l’un de ses membres est moins un problème de discipline qu’un signal à examiner : symptôme d’un dysfonctionnement, ou matière première d’une innovation encore mal formulée ?
4 – Accompagner en Gestalt le vécu de la transgression
4.1 Suspendre le jugement
Le premier geste, souligné par la littérature sur le kink comme par la tradition phénoménologique de la Gestalt-thérapie, est la suspension du jugement. Il ne s’agit pas de renoncer à tout repère, mais de mettre entre parenthèses la catégorisation immédiate en « bonne » ou « mauvaise » sexualité, pour laisser place à ce que Meg Barker appelle la réflexivité : « une curiosité tournée vers l’intérieur, vers nos propres croyances, récits, sentiments et pensées ». Les guides de bonne pratique élaborés autour du travail avec des clients kink en tirent des repères transposables à toute pratique perçue comme transgressive : rester ouvert à apprendre, savoir nommer la différence entre abus et pratique consentie, ne jamais présumer qu’un attrait pour telle pratique découle d’un traumatisme.
4.2 Lire la transgression comme ajustement créateur
Le concept gestaltiste d’ajustement créateur offre un déplacement décisif : plutôt que d’interroger un vécu du point de vue de sa conformité à la norme, il s’agit de le lire comme la meilleure réponse que la personne a su inventer, dans son champ, à un besoin réel – maîtrise, lâcher-prise, transcendance, réparation, jeu. C’est ce que suggère la littérature sur le BDSM lorsqu’elle recense les fonctions psychologiques diverses de ces pratiques, sans jamais s’y réduire à une explication unique. C’est aussi ce que rend tangible, très concrètement, la technique gestaltiste présentée au congrès de Lisbonne consistant à faire parler l’organe sexuel du client en séance : donner une voix à ce qui, dans le corps, cherchait déjà à s’exprimer, plutôt que d’évaluer si ce corps se conforme à la norme attendue.
4.3 La honte : contenir plutôt que juger
La honte occupe, dans ce travail, une place particulière. La recherche sur le BDSM ne trouve aucune preuve d’un lien intrinsèque entre la pratique et un vécu de honte ; elle documente en revanche abondamment la honte produite par la stigmatisation sociale elle-même. Une théorie récente présentée lors du congrès à Lisbonne, la Shame Containment Theory de la chercheuse Lisa Etherson, propose de comprendre la honte comme une émotion complexe, fondée sur l’attachement, potentiellement protectrice mais rarement reconnue comme telle en thérapie, plutôt qu’un simple signe à faire disparaître. Le risque clinique n’est donc pas seulement que le thérapeute juge : c’est qu’il ajoute, par une prudence mal placée, une couche de honte à celle que le client porte déjà depuis l’extérieur. Accompagner le vécu de la transgression suppose de distinguer ce qui, dans la honte, appartient à l’histoire propre du client, et mérite d’être exploré comme tout autre matériau clinique, de ce qui n’est que l’écho intériorisé d’un jugement social à déconstruire, non à cautionner par le silence du thérapeute.
Conclusion : ce qui reste, ce qui bouge
Des libertins du XVIIe siècle aux communautés kink étudiées à Lisbonne en 2026, en passant par les organisations qui peinent à accueillir leurs profils les plus décalés, un même enseignement se dégage : ce qui est nommé transgression change selon les siècles, les institutions et les cultures. Mais l’histoire enseigne aussi qu’une norme martelée n’est jamais aussi respectée qu’elle le prétend, et que l’écart qu’elle cherche à réprimer est souvent le lieu même où se loge, discrètement, l’innovation à venir. Ce que la déontologie gestaltiste, les cadres éthiques du kink et le travail sur l’ajustement créateur ont en commun, c’est de refuser un partage trop rapide entre le permis et l’interdit, pour lui substituer une question plus exigeante : ce cadre protège-t-il réellement quelqu’un, ou ne fait-il que reconduire une habitude jamais interrogée ? Innover, en la matière, ne consiste pas à faire tomber toutes les limites, mais à savoir lesquelles défendre, comme la loi, le consentement, l’éthique professionnelle, pour que l’exploration de tout le reste devienne possible, sans danger, pour la personne qui s’y risque comme pour les autres.
Vous accompagnez un client·e, une équipe, ou vous-même, à travers un vécu qui déborde les cases habituelles ? INCARN propose un espace – en individuel avec INCARN & Vous, en équipe avec INCARN & Co – pour explorer ce qui s’écarte de la norme avec le cadre nécessaire pour le faire en sécurité.
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