Serge Moscovici et la théorie des représentations sociales : comprendre nos cadres invisibles

Temps de lecture : ~7 minutes

Le sens commun comme matrice de nos relations

Formulée par Serge Moscovici en 1961, la théorie des représentations sociales est devenue une référence incontournable en psychologie sociale. Elle part d’un constat simple : pour donner sens à la complexité du monde, nous construisons des systèmes partagés d’opinions, de croyances et de connaissances. Ces « représentations sociales » sont comme des cartes invisibles : elles organisent notre perception du réel, guident nos comportements et nous relient à notre groupe d’appartenance.

Comment naissent les représentations ?

Lorsqu’un phénomène nouveau apparaît – une maladie, une technologie, une pratique culturelle – nous le rendons familier à travers deux processus clés (Moscovici, 1976) :

  • L’objectivation : transformer l’abstrait en images concrètes, faciles à partager. Par exemple, parler du « bug informatique » ou du « mur de la dette » ou encore de « l’IA » donne corps à des réalités complexes.
  • L’ancrage : intégrer la nouveauté dans des cadres déjà connus. Une innovation médicale peut ainsi être comparée à des remèdes traditionnels, et évaluée à l’aune des valeurs d’un groupe.

Trois grands modèles de recherche

Depuis Moscovici, la TRS a donné naissance à plusieurs orientations théoriques complémentaires :

  • Le modèle sociogénétique (Moscovici, Jodelet) : centré sur l’émergence des représentations et leur diffusion dans la société.
  • Le modèle structural (Abric, Flament) : met en lumière le rôle du noyau central – des éléments stables qui donnent sens et organisent la représentation – et des éléments périphériques, plus flexibles et adaptés au contexte.
  • Le modèle sociodynamique (Doise) : insiste sur l’ancrage des représentations dans les rapports sociaux et les prises de position divergentes. Ici, ce qui est partagé n’est pas forcément une opinion, mais le cadre du débat.

Applications : de la santé aux organisations

La théorie des représentations sociales s’applique à de nombreux champs : santé publique (perceptions de la COVID, du cannabis), environnement, marketing, économie ou encore nouvelles technologies. Elle éclaire la manière dont se forment nos attitudes collectives et comment celles-ci influencent les comportements.

Dans le champ de la Gestalt-thérapie et du coaching, cette approche aide à reconnaître que nos perceptions ne sont jamais neutres : elles s’enracinent dans des univers symboliques partagés. Identifier ces cadres implicites peut ouvrir un espace de transformation, tant pour l’individu que pour les groupes et organisations.

 

Lectures complémentaires recommandées

  • Moscovici, S. (1961/1976). La psychanalyse, son image et son public. Un classique fondateur sur la genèse des représentations sociales.
  • Jodelet, D. (1989). Folie et représentations sociales. Une étude emblématique montrant comment la société donne sens à la maladie mentale.
  • Abric, J.-C. (1994). Pratiques sociales et représentations. Présentation approfondie du modèle structural et de la théorie du noyau central.
  • Wagner, W. & Hayes, N. (2005). Everyday Discourse and Common Sense. Une analyse des interactions quotidiennes comme lieu de formation des représentations.
  • Rateau, P. & Moliner, P. (2009). Représentations sociales et processus sociocognitifs. Une synthèse des développements théoriques contemporains.

 

Perspective matters :

Et si nos désaccords n’étaient pas seulement des conflits d’opinions, mais des affrontements entre représentations sociales différentes ?

Et si ce qui vous semblait « évident » n’était qu’une représentation partagée par votre groupe ?