Culture, phénoménologie et Gestalt : repenser les dimensions de Hofstede dans la thérapie et le coaching

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Lorsque nous pensons à la culture, nous imaginons souvent des traditions, des langues ou des rituels. Pourtant, le psychologue Geert Hofstede a suggéré quelque chose de plus profond : la culture comme programmation collective de l’esprit. Son modèle initial identifie six dimensions culturelles clés : la distance hiérarchique, l’évitement de l’incertitude, l’individualisme/collectivisme, la masculinité/féminité, l’orientation à long/court terme et l’indulgence (voir par exemple la culture française https://www.theculturefactor.com/country-comparison-tool?countries=france). Celles-ci décrivent la manière dont les sociétés répondent aux dilemmes fondamentaux de l’être humain : comment nous nous rapportons à l’autorité, comment nous faisons face à l’incertitude, comment nous définissons le soi et le groupe, comment nous naviguons entre les rôles de genre, comment nous nous orientons dans le temps et comment nous gérons nos désirs.

À première vue, ce cadre semble loin de la thérapie ou du coaching. Mais lorsque nous y ajoutons la phénoménologie et la Gestalt-thérapie, des résonances surprenantes apparaissent.

La culture comme orientation : de Hofstede à la phénoménologie

Sara Ahmed, dans Queer Phenomenology, décrit les orientations comme les façons dont les corps et la conscience sont dirigés : vers des objets, vers l’avenir ou vers les autres. De même, les dimensions de Hofstede ne sont pas seulement des données abstraites, elles sont des orientations de l’être-au-monde. Par exemple :

  • L’évitement de l’incertitude reflète la façon dont une société se positionne face à l’ambiguïté : en l’acceptant avec curiosité ou en y résistant avec des règles et des certitudes.
  • L’orientation à long/court terme indique si une culture se tourne vers les traditions passées, la stabilité présente ou les possibilités futures.

En thérapie et en coaching Gestalt, ces orientations apparaissent dans le champ du client. Une personne élevée dans une culture où l’évitement de l’incertitude est fort peut arriver avec une anxiété accrue face à l’ambiguïté. Comprendre cela comme une orientation culturelle plutôt que comme une pathologie personnelle permet d’approfondir l’empathie.

Le soi dialogique : culture et contact

Clemmens et Bursztyn, dans Culture and Body: A Phenomenological and Dialogic Inquiry, soulignent que l’identité émerge dans la relation. Hofstede nous rappelle également que la culture est toujours relative : « une dimension est un aspect d’une culture qui peut être mesuré par rapport à d’autres cultures ».

Cela reflète le principe dialogique de la Gestalt : le « je » apparaît à la frontière avec le « tu ». Dans la pratique, un coach travaillant avec un client orienté vers le collectivisme peut remarquer que les décisions ne sont pas façonnées par des préférences isolées, mais par la loyauté et l’appartenance. Nommer cette dimension culturelle valide le terrain relationnel à partir duquel le soi émerge.

Polarités et ajustement créatif

Les dimensions de Hofstede sont polaires : individualisme vs collectivisme, indulgence vs retenue. La Gestalt-thérapie aborde ces polarités non pas comme des étiquettes fixes, mais comme des tensions dynamiques. La santé réside dans l’ajustement créateur, c’est-à-dire la capacité à passer d’un pôle à l’autre en fonction de la situation.

Par exemple, dans une culture masculine qui valorise la compétition, un client peut avoir du mal à accéder à son besoin d’attention et à sa vulnérabilité. La Gestalt invite à prendre conscience des deux pôles, permettant ainsi le choix plutôt que la contrainte.

Culture incarnée : les valeurs dans le corps

Hofstede souligne que les orientations culturelles sont enracinées dans des valeurs inconscientes, absorbées tôt dans la vie. La Gestalt ajoute que ces valeurs vivent dans le corps. Elles se manifestent dans la posture, le ton de la voix, la respiration. Ahmed nous rappelle que l’orientation n’est pas seulement cognitive, mais aussi incarnée, façonnant littéralement la façon dont nous faisons face au monde et le percevons.

Pour les thérapeutes et les coachs, cela signifie qu’il faut écouter non seulement les mots, mais aussi la manière dont les scripts culturels sont mis en œuvre corporellement. Une tête inclinée, une réticence à dire « je », un besoin de structure, l’évitement d’un regard – tout cela peut avoir une signification culturelle.

Conclusion : utiliser Hofstede dans la pratique de la Gestalt                                  

Bien que le modèle de Hofstede ait été conçu pour la gestion interculturelle, il peut également enrichir la thérapie et le coaching lorsqu’il est abordé de manière phénoménologique. Au lieu de stéréotypes, il propose des questions d’orientation :

  • Comment ce client ou cette équipe fait-il face à l’incertitude ?
  • Comment se positionne-t-il par rapport à l’autorité ou à la tradition ?
  • Quels pôles (compétition/attention, individu/groupe) dominent son champ de conscience ?

La thérapie Gestalt, qui met l’accent sur la conscience et le dialogue, aide les clients à explorer ces orientations en toute liberté. L’objectif n’est pas d’échapper à la culture, mais de la faire prendre conscience, de remarquer comment elle façonne les contacts et d’ouvrir de nouvelles possibilités de relations et d’actions.

Lectures complémentaires recommandées :

  • Geert Hofstede, Cultures and Organizations: Software of the Mind (2010) Une introduction classique aux dimensions culturelles avec des applications pratiques pour les organisations et les sociétés.
  • Joseph Clemmens & Marcelo Bursztyn, Culture and Body: A Phenomenological and Dialogic Inquiry (2002) Explore les liens entre culture et incarnation, en mettant l’accent sur la nature dialogique de l’identité.
  • Sara Ahmed, Queer Phenomenology: Orientations, Objects, Others (2006) Un texte puissant sur la manière dont les orientations façonnent l’expérience, l’identité et notre façon d’habiter le monde.

 

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